Jamais les damnés qui, éternellement, frappent à la porte interdite du paradis n’ont mis dans leurs coups plus d’énergie violente, de colère, d’angoisse et de désespoir que Manon quand elle cogne de ses petits poings serrés contre la porte de la chambre où sa mère l’a enfermée.
– Tiens, dit madame Mille à son mari, voilà Manon qui fait sa comédie. Ce n’est pourtant pas l’heure de la sieste.
Chaque après-midi, juste après déjeuner, quand maman veut la mettre au lit, Manon crie, hurle, trépigne et refuse. Il faut la traîner dans l’escalier, dans le couloir jusqu’à cette chambre haïe. Malgré la main tenace et vigoureuse qui la tient, elle se débat pour ne pas se laisser déshabiller, toute rouge, secoue ses cheveux roux qui s’emmêlent dans les boutons du chemisier de sa mère.
– Petite sotte! Tu vas te tenir tranquille, oui!
Maman s’énerve, elle aussi, agacée par cette violence enfantine qui jour après jour s’oppose à elle, à son autorité de mère et à son savoir. Car elle sait, elle, la mère, que les enfants doivent dormir après le déjeuner. Ils ont besoin pour leur santé et pour leur équilibre d’un nombre d’heures de sommeil bien établi, et la sieste qui coupe la journée, à l’heure la plus chaude, est un rite obligé auquel rien, jamais, ne forcera maman à renoncer.
Manon, bien sûr, n’est pas de cet avis. Aller dormir pendant que les grandes personnes font des choses mystérieuses, comme prendre le café dans le jardin, loin des enfants rejetés dans leurs chambres, est un scandale, une indignité, une pure méchanceté, la preuve, au fond, que sa mère n’a pas pour elle autant d’amour qu’on le dit. Et c’est les larmes aux yeux qu’elle lutte pour s’arracher à la poigne maternelle. Elle perd quelques cheveux dans la bataille, elle se fait bousculer, mais elle continue ses efforts pour se délivrer.
– Je ne veux pas, Maman, je ne veux pas. Non! Non!
Toute rouge, en sueur, elle crie, elle pleure, elle enrage, elle tape du pied. Et finalement elle reçoit une gifle. Sa mère la jette sur son lit, court vers la porte et la ferme à clé.
Pendant une demi-heure au moins, avant qu’épuisée elle ne tombe endormie sur le lion invraisemblable tissé dans la laine de la carpette, la maisonnée entendra ses cris, ses coups contre la porte close. On hausse les épaules en riant.
– Qu’elle fasse donc sa comédie!
Mais aujourd’hui, ce n’est pas pour la sieste que sa mère a enfermé Manon. Elle est punie.
– Si je vous disais pourquoi elle fait tout ce tapage, vous ne me croiriez pas, dit maman à madame Mille venue la rejoindre dans la cuisine.
*
C’est l’été. Mais comme il est près de cinq heures, la grosse chaleur est tombée. Maman et madame Mille vont s’installer dans le jardin, à l’ombre, sous le tilleul. Elles ont mis des coussins sur les fauteuils de fer pour les rendre plus confortables et chacune a pris son ouvrage. Maman tricote pour Manon un de ses éternels pull-overs à manches longues au point jersey: rouges, jaunes, bleus, ils tiendront au chaud, cet hiver, le corps frêle de l’enfant, lorsque le feu de la cheminée et les poêles auront du mal à faire monter la température glaciale de la maison. Quant à madame Mille, elle brode. C’est plus qu’un passe-temps pour elle. Ces nappes, ces draps qu’elle enjolive de fleurs aux tons délicats, ces bavoirs de tissu fin sur lesquels des bébés encore dans le ventre de leurs mères poseront dans quelques mois leurs mentons gras et fragiles, lui sont commandés. Elle vend ces œuvres de véritable artiste à un prix sans rapport avec son talent; et de Pontaillac ou de Royan on vient s’arracher ces pièces rares. Si broder lui permet de gagner quelques sous c’est aussi le grand plaisir de sa vie.
Pour maman, le tricot n’est qu’un moyen de vêtir à moindres frais sa fille. Car à cette époque, on n’a pas beaucoup d’argent dans la famille.
*
On est en 1949 et Manon a cinq ans. Elle habite Pontaillac depuis trois ans. Elle est née à Bordeaux, mais elle ne s’en souvient pas. Tout ce qu’elle connaît de la vie, elle l’a appris ici dans cette maison de sinistrés que ses parents partagent avec les Mille. Elle aime ce mot «maison de sinistrés», bien qu’elle ne sache pas exactement ce que cela veut dire. C’est une maison, lui dit-on, qui a été «réquisitionnée» pour loger les Royanais dont les habitations ont été détruites pendant la guerre. Ce que veut dire «réquisitionner» reste mystérieux, mais la guerre, elle sait ce que c’est. Quelque chose de terrible qui tombe sur les maisons et les gens. Quand la guerre est finie il reste des grands tas de choses empilées haut comme des montagnes et de grands trous profonds où il est interdit d’aller jouer. Juste à côté de sa «maison de sinistrés» il y a des caves ouvertes en plein ciel avec les escaliers qui y descendent. C’est en se cachant sous ces escaliers que les voisins ont échappé aux bombes qui ont rasé leurs villas. Si la guerre recommence, Manon ira se cacher sous l’escalier de la cave et elle sera sauvée comme la grand-mère Perrier. La grand-mère Perrier est la mère de madame Mille. Quand la guerre est tombée, elle s’est cachée sous les marches pendant que toute la maison s’écroulait dans la cave. Elle raconte à Manon qu’il a fallu des heures pour la délivrer de tous ces débris sous lesquels elle était enfouie, des murs cassés, les tuiles, tous les meubles, et des poutres de bois. Une de ces poutres lui a broyé les jambes. C’est pourquoi maintenant elle reste toujours couchée dans son lit. La grand-mère Perrier raconte beaucoup de choses passionnantes et terribles. Par exemple que quand la guerre est tombée sur la maison de madame Mille elle a brûlé toutes les Lisette qu’elle conservait depuis des années. La grand-mère dit que madame Mille a pleuré. Et Manon comprend. Si la guerre brûlait tous ses Lisette à elle, elle pleurerait sûrement. Manon aime beaucoup lire. Elle a d’ailleurs appris toute seule parce que Maman se fatiguait à force de lui lire, toutes les semaines, les feuilletons de Bonnes soirées, ou encore les jolis livres plein d’images qu’on lui offre chaque fois qu’elle est malade. Et Manon est si souvent malade qu’elle a beaucoup de livres. Elle a appris à lire toute seule parce qu’avec la méthode que lui a donnée la cousine Laffite qui est institutrice, c’est vraiment très facile. Il y a par exemple le dessin de la pipe avec dessous le mot écrit, et le dessin de papa avec le mot écrit. Ça va vite d’apprendre que p et a se lit pa, et p i pi. Il faut vraiment être bête comme Maud pour ne pas comprendre comment ça marche, la lecture. Mais Maud ne s’applique pas, les livres ne l’intéressent pas. Et quand Manon lui lit La chèvre de Monsieur Seguin si passionnante et si terrible, elle n’écoute pas. Tant pis pour elle. Maud est un peu «attardée», disent maman et madame Mille. Mais ça ne fait rien, Manon l’aime bien.
Maud est la nièce de madame Mille, elle vit avec sa tante et son oncle parce que ses parents travaillent dans la restauration et n’ont pas le temps de s’occuper d’elle. Manon pense que c’est un mensonge et que si ses parents ont donné Maud à madame Mille c’est juste parce qu’ils ne l’aiment pas. Peut-être parce qu’elle est attardée. Mais ce n’est pas une raison. Les parents de Maud sont de mauvais parents et c’est mieux qu’elle vive à la maison, avec Manon qui s’occupe bien d’elle.
Justement, aujourd’hui, Maud n’est pas là, elle est en visite chez sa mère au restaurant. C’est embêtant. Manon n’a pas pu lui dire qu’il ne fallait pas qu’elle aille au cinéma avec le docteur Couperon.
*
– Mais quand donc va-t-elle arrêter de pleurer? s’énerve maman dans le jardin.
– Si vous alliez lui ouvrir, répond madame Mille.
– Ah non! Pas question! Il faudra qu’elle cède, ou bien elle ira au lit sans souper.
Maman n’a pas encore compris que Manon ne va pas céder. Elle ne peut pas. Elle préfère encore rester enfermée toute la soirée, toute la nuit, et plus longtemps encore, s’il faut. Elle ne demandera pas pardon à maman, cette fois, pour que ça finisse. Et pourtant c’est vraiment terrible d’être enfermée à clé, toute seule, dans cette chambre où maman et papa viendront pourtant la rejoindre ce soir, puisqu’ils dorment dans le grand lit à côté du sien. Mais maman ne l’embrassera pas avant de se coucher, parce qu’elle est très fâchée. Et Manon aura très mal au cœur et fera plein de cauchemars. Les cauchemars, ce sont de très méchants rêves avec la guerre, le feu qui tombe et qui brûle tout autour de soi, les maisons qui s’effondrent et les enfants qui crient de douleur parce que des poutres leur broient les jambes. Manon a vu des enfants brûlés. Ils ont la peau toute noire et ils marchent avec des béquilles. C’est la guerre qui leur a fait ça. Manon a très peur de la guerre. Elle a aussi très peur quand elle est dans la chambre fermée à clé. Si le feu tombait sur la maison, elle ne pourrait pas s’échapper et elle mourrait.
La mort, elle sait ce que c’est. Mamie est morte l’hiver dernier. Maman a dit qu’elle était partie au ciel parce que sur la terre la vie devenait trop difficile et qu’elle avait trop mal à cause de sa maladie. Mais Manon a bien regardé dans le ciel et mamie n’y est pas. Maman raconte beaucoup de mensonges et Manon n’a pas confiance. Elle sait que quand on est mort on est enfermé dans la terre. On ne peut plus du tout respirer. Ça fait très mal d’être mort. Pendant la guerre beaucoup de gens sont morts. Et quand ils criaient on n’entendait presque plus le bruit des bombes. Maud et Manon ont vu un mort dans la cave de la maison d’à côté. Il était tout maigre et tout noir. Sa bouche était remplie de terre. Mais on l’entendait quand même crier. Il avait sûrement très mal. Et surtout il avait très peur de Manon et de Maud parce qu’elles étaient vivantes et que les morts, ça ne doit pas rencontrer les vivants, sinon ils brûlent en enfer. Quand elles sont descendues dans la cave, il était caché derrière l’escalier et en les voyant il s’est sauvé en rentrant dans le mur. Pourquoi les morts se cachent dans les murs, Manon ne sait pas. Ça doit être terrible d’être enfermé dans un mur. Pire que d’être enfermée dans la chambre, comme elle. Mais ça ressemble quand même un peu. Et Maman est vraiment très méchante de fermer la porte à clé pour que Manon reste presque comme une morte toute seule à pleurer et à tambouriner sur le battant, sans que jamais personne lui réponde. Manon est sûre qu’à part les flammes qui doivent être vraiment très brûlantes et terribles, l’enfer, ça doit être un peu pareil qu’être enfermée. Et maman est vraiment injuste parce que Manon n’a rien fait qui mérite d’aller en enfer.
*
Dans le jardin, Maman soupire :
– Elle me rendra folle, cette petite. Je ne peux pas comprendre qu’elle fasse un tel drame, parce que le docteur Couperon l’a invitée à aller au cinéma.
– C’est donc ça dit madame Mille. Je croyais la chose entendue. Elles s’en faisaient pourtant une fête toutes les trois. Hier encore, elles ne parlaient que de ça.
Hier encore, c’est vrai, Manon était ravie d’aller au cinéma, avec Maud et Michèle. Michèle est la fille du docteur Couperon. Et Manon l’aime bien. Tous les étés, le docteur Couperon et sa fille viennent passer le mois d’août chez mademoiselle Pinson, la voisine qui habite juste de l’autre côté du jardin. Mademoiselle Pinson est la sœur du docteur Couperon. Et maman et madame Mille n’aiment pas beaucoup que Manon et Maud aillent jouer chez elle. Manon ne sait pas pourquoi. Mademoiselle Pinson est pourtant très gentille. Avant, il n’y avait pas de barrière pour partager le jardin entre les deux maisons, comme c’est maintenant. Il y avait juste une haie de lauriers que monsieur Mille taillait avec de grands ciseaux rouillés. Maud et Manon se cachaient derrière la haie quand maman ou madame Mille les appelait pour prendre leur bain. Ce n’était pas une très bonne cachette. Mais c’était juste pour taquiner maman. Tout l’après-midi on laissait au soleil une grande bassine d’eau et, avant d’aller à la plage, maman déshabillait Manon et Maud et les plongeait dedans pour les nettoyer de toute la terre et les cochonneries qui s’étaient collées sur leurs jambes quand elles jouaient. Certaines fois, maman devinait qu’elles étaient allées dans la cave d’une des maisons détruites et elle se mettait en colère. Manon sait bien que c’est dangereux d’aller dans les grands trous où quelquefois il peut y avoir des bombes qui n’ont pas explosé, mais dans les caves il n’y a rien que des lézards à qui on peut attraper la queue. Elle vous reste entre les mains tandis que le lézard file à toute vitesse. C’est très amusant et pas dangereux. Manon a remarqué que les grandes personnes ne savent jamais bien ce qui est dangereux ou pas pour les enfants. C’est pour ça que maman laisse Manon enfermée des heures dans la chambre. Si elle savait toutes les terreurs qui s’y cachent et que c’est un petit enfer, sûrement qu’elle ne fermerait pas la porte à clé. Ou alors, maman serait vraiment un monstre.
Et si maman était un monstre aussi, qui est-ce qui pourrait protéger Manon des choses vraiment dangereuses? Manon n’a que sa mère pour veiller sur elle. Son père n’est presque jamais là. Il part de la maison avant qu’elle ne se réveille et quand il rentre elle est déjà presque toujours couchée. Mais maman veille mal sur Manon. Un soir que papa n’était pas là, par exemple, elle est partie au Sporting avec madame Mille, en laissant Maud et Manon toutes seules dans la maison. Bien sûr, il y avait Bijou, le chat, et monsieur Mille dans la chambre du bout, mais tout le monde sait bien que monsieur Mille compte pour du beurre. Monsieur Mille est gentil mais un peu bizarre. Même en été il a un costume gris foncé pour aller travailler à la banque. Et Manon a vu des gens qui se moquaient de lui parce que dans la maison c’est madame Mille qui commande et que personne n’écoute jamais ce qu’il dit. Les gens disent que c’est madame Mille qui porte la culotte. Heureusement que madame Mille porte une culotte, pense Manon, sinon tout le monde verrait son pompon. Le pompon, c’est tout rose et très fragile, Maman dit qu’il faut y faire très attention. Si c’est sale, après, on a des maladies. C’est dangereux de laisser le pompon à l’air. Mais Manon n’a jamais vu celui de monsieur Mille bien caché dans son pantalon, si bien qu’elle ne comprend pas ce que les gens veulent dire. Peut-être que monsieur Mille a des maladies dangereuses. Alors, maman est vraiment bête de les avoir laissées, Maud et Manon, toutes seules avec lui. Ce n’était pas gentil du tout et si papa le savait, il ne serait pas content, sûrement. Il dirait qu’on ne peut pas avoir confiance en maman. Et ce serait vrai, en plus.
*
Enfermée dans la chambre tandis que madame Mille et maman ont posé leurs ouvrages pour équeuter des haricots verts, Manon se tourmente. Elle pense au Sporting, le casino de Pontaillac où se trouve le cinéma. C’est une bâtisse d’un seul étage qui repose sur la plage par des pilotis en béton enfoncés dans le sable. Manon n’est jamais entrée dans le bâtiment du casino, mais elle est allée jouer en dessous, là où c’est interdit par maman. Non qu’il y ait encore des bombes qui exploseraient, mais parce qu’on y peut rencontrer des jeunes gens qui s’embrassent, où des hommes qui font pipi debout contre les piliers. Maman n’a pas dit expressément ces choses à Manon. Simplement: «Il ne faut pas aller jouer sous le Sporting, c’est dangereux.» Maud, Manon et Michèle, au contraire, trouvent cet endroit amusant. Elles y jouent à la guerre. Et quelquefois aussi à des jeux qu’on a oublié de leur interdire, avec leurs pompons. C’est amusant le pompon. Quand on y met les doigts, c’est humide, doux et ça donne des sensations bizarres, mais pas désagréables. Évidemment, on est quand même mieux dans la cabane aux outils de mademoiselle Pinson pour jouer à ces jeux, mais depuis que Rafale, la chienne hargneuse qui leur court après pour leur mordre les fesses, a investi les lieux, elles se sont rabattues dans l’ombre des piliers du Sporting. À l’heure où elles y sont, il n’y a jamais personne, en fait. Elles sont tranquilles, juste un peu dérangées par l’odeur pisseuse du sable à certains endroits. Ces jeux avec le pompon vont avec ceux de la guerre. C’est Manon qui a eu cette idée que les soldats faisaient des choses avec les pompons des petites filles. Parfois c’est Michèle qui fait l’Allemand, elle oblige les deux autres à baisser leurs maillots de bains et introduit autoritairement son index dans le vagin des deux autres petites filles. Elles font semblant d’avoir très mal. Michèle les attache à un des pilotis avec des cordes imaginaires, en disant: «Ouvrez vos pompons!» Une fois elle a voulu y mettre du sable, mais Manon n’a pas voulu. «C’est trop dangereux.» Enfin, tout ça, c’était avant. Parce qu’un jour où elles se préparaient à leurs scénarios intimes, elles ont vu traînant dans le sable souillé une grande bande de coton ensanglantée. Elles n’ont pas douté que tout cela était lié, la guerre, les soldats, le pompon et le sang, elles sont devenues toutes blanches, saisies, et se prenant par la main, elles se sont enfuies, courant à toutes jambes rejoindre maman et madame Mille qui prenaient le soleil:
– Qu’est-ce qui vous arrive, les drôlesses, vous avez vu un fantôme?
Mais les drôlesses ont secoué la tête et tout le reste de l’après-midi se sont tenues près des deux femmes à faire des pâtés de sable comme des petites filles modèles.
*
Manon n’a pas pensé à cette aventure terrible quand le docteur Couperon l’a invitée à aller au cinéma avec Maud et Michèle. «Les trois grâces», comme on les appelle parfois, ont rougi de plaisir. Manon n’est jamais allée au cinéma. Enfin, presque, parce qu’une fois, comme ils revenaient de manger des glaces chez Judici et qu’elle avait su lire le nom de la villa «Mirasol», papa a dit: «Viens, je vais te montrer.» Il l’a haussée sur ses épaules et ils sont entrés dans le cinéma du Sporting. Il y avait une porte battante que papa a poussée et ils sont restés tout en haut, derrière les rangées de fauteuils installés sur un grand escalier. Pas longtemps, parce qu’une dame avec une petite lampe est venue leur dire qu’ils n’avaient pas de tickets et que d’ailleurs c’était presque fini. Le cinéma, ce sont de grandes images qui bougent et qui parlent, il y a aussi de la musique et des avions qui volent si vite qu’on a un peu peur qu’ils s’écroulent comme dans la guerre. Et quand une dame et un monsieur s’embrassent il y a FIN écrit sur leurs bouches. Papa était très content que Manon ait su lire le mot «FIN», mais Manon aurait voulu voir plus d’images. Alors, aller au cinéma avec Michèle, Maud et le docteur Couperon, d’abord elle a trouvé ça bien et elle était contente. Surtout que dans le film de Blanche Neige il n’y a pas d’avions et qu’elle aime beaucoup l’histoire. Sauf que Blanche Neige est bête quand même de manger la pomme rouge que lui donne la méchante inconnue. Maman dit toujours qu’il ne faut pas accepter un cadeau d’un inconnu, parce que c’est dangereux. Et cette fois maman a bien raison. Manger la pomme c’est très dangereux pour Blanche Neige.
Il y a beaucoup d’inconnus à Pontaillac. Surtout les Amerloques. Les Amerloques ce sont des soldats étrangers qui ne sont pas partis quand la guerre a fini. Manon ne sait pas pourquoi ils restent. Mais Maman et madame Mille lui ont dit que les Amerloques sont dangereux et elle les croit parce que les Amerloques ont détruit Royan avec leurs bombes. D’ailleurs personne n’aime les Amerloques et c’est bien fait pour eux.
Le docteur Couperon n’est pas un Amerloque, mais il est un peu étranger. Maman dit que non. Mais c’est vrai quand même parce qu’il habite dans un pays très loin où il y a des gens tout noirs comme les Amerloques. Les Amerloques ne sont pas tous noirs, mais certains. Si grands aussi que Manon a peur quand elle les croise et qu’ils lui sourient. Elle fait comme si elle ne les voyait pas. Elle serre la main de maman et elle passe très vite, mais en faisant bien attention à ne pas courir, parce quand on a peur et qu’on court ça se sent, et l’autre qui vous veut du mal il vous attrape. Par exemple, si Manon passe à côté de Rafale sans courir, la chienne ne peut pas sentir la peur et elle reste tranquille. C’est très dangereux de sentir la peur, mais c’est très difficile de cacher l’odeur de la peur aussi. Quelquefois il suffit d’avoir peur de sentir la peur pour que l’odeur vienne, et alors on est quand même obligé de courir parce que toutes les Rafales se mettent à notre poursuite. La peur c’est très compliqué et Manon n’aime pas du tout. Et elle en veut beaucoup à maman de ne pas bien veiller sur elle pour qu’elle n’ait jamais peur. Peut-être que maman n’a pas le nez qu’il faut pour sentir la peur, oui, sûrement que c’est ça qui explique qu’elle n’a pas compris que jamais Manon n’ira au cinéma avec le docteur Couperon. Sinon elle n’aurait pas enfermé Manon à clé dans la chambre.
*
Dans le jardin, maman et madame Mille ont fini d’équeuter les haricots verts et elles sont entrées dans la cuisine où elles ont mis l’eau à bouillir.
– Tiens, dit madame Mille, on ne l’entend plus. Si vous alliez voir, peut-être est-elle devenue raisonnable à présent.
– Elle a dû s’endormir de fatigue. Elle s’épuise avec ses comédies.
Mais maman monte quand même l’escalier. Manon l’écoute qui approche. Va-t-elle ouvrir?
–C’est fini, Manon? demande maman à travers la porte. Tu sais ce que tu dois me dire si tu veux sortir.
– Non, dit Manon. Non!… Je ne veux pas sortir, d’abord ! Je suis très bien là où je suis.
– Mauvaise! dit maman. Mauvaise fille! Je ne t’aime plus.
– Tant pis pour toi, répond Manon.
Maman menace encore de deux ou trois paroles puis elle redescend.
Derrière la porte la petite ne retient plus ses larmes. Pendant un long moment elle s’abandonne au chagrin, elle pleure roulée en boule sur la carpette au lion jaune. Et puis, de nouveau, elle pense.
*
Elle n’arrive pas à s’expliquer tout à fait ce qui s’est passé tantôt, après le déjeuner, quand le docteur Couperon est venu discuter avec maman du cinéma et de l’heure à laquelle il faudrait partir demain pour que les enfants aient de bonnes places.
Manon d’habitude aime un peu le docteur Couperon. Pas beaucoup quand même. Il est aussi grand que les noirs des Amerloques, mais il est blond et il a les yeux bleus comme Michèle. Maman et madame Mille disent qu’ils se ressemblent beaucoup, le père et la fille. Manon ne sait pas. Ce qui est sûr c’est que Michèle est très fière de son papa. Manon aussi est fière du sien, même s’il n’est presque jamais là. C’est normal, il travaille à la reconstruction. Comme toutes les maisons de Royan sont détruites par la guerre il faut en faire beaucoup d’autres pour loger les gens. Parce que les parents de Manon et les Mille, ils ont beaucoup de chance d’avoir une maison de sinistrés à partager. Il n’y en a pas pour tout le monde, a dit papa. Et c’est très embêtant. Manon se demande quelquefois où sont les gens qui n’ont pas de maisons. Peut-être qu’il y en a qui habitent dans les caves, ou alors quoi? Heureusement que papa s’occupe d’eux avec la reconstruction. La reconstruction c’est bien mieux que la guerre qui casse tout. Alors c’est pas dangereux du tout d’aimer papa, tandis que c’est un peu dangereux d’aimer le docteur Couperon qui est un docteur de guerre.
On dit que le docteur Couperon a une femme dans son pays très loin, mais elle ne vient jamais à Pontaillac. Peut-être qu’il l’enferme à clé dans sa maison. Ou peut-être qu’il n’a pas de femme du tout, parce que les grandes personnes disent beaucoup de mensonges. Michèle n’en parle jamais en tout cas. Enfin, pas tout à fait. Quand on lui demande comment est sa maman, elle prend un air d’abord très en colère puis elle dit: «Pfft! Elle est… MORTE!», et elle éclate de rire. Manon pense que Michèle ne sait pas ce que ça veut dire que sa mère serait morte, parce que la mort ce n’est pas drôle du tout. Mais c’est bizarre, quand même. Le docteur Couperon a peut-être fait du mal à la maman de Michèle, mais alors Michèle ne serait pas fière de son papa. C’est tellement bizarre tout ça que c’est un mystère.
Le docteur Couperon est venu à la maison plein de fois déjà avant tantôt. Il aime bien discuter avec maman quand papa n’est pas là. Et des fois il vient pour la voir, elle, Manon, si elle est malade. Comme c’est un docteur de guerre il ne la soigne pas. D’ailleurs elle a un vrai docteur qui habite à Pontaillac. Il a des lunettes et il est vieux mais il est très gentil. Sauf la fois où il lui a mis un tuyau dans le derrière avec l’autre bout du tuyau accroché à un pic en haut du lit dans une bouteille avec de l’eau dedans et des médicaments parce que Manon était très très malade. Ce jour-là-, le docteur Couperon est venu la voir tout le temps. Il soulevait le drap et il lui tâtait le ventre, et Manon n’aimait pas parce qu’il pouvait voir son pompon, et que montrer son ventre et son pompon à un docteur de guerre c’est sûrement très dangereux. Pourtant maman le laissait faire. Maman disait que si le ventre de Manon continuait d’être tout creux, le vrai docteur allait venir en ambulance pour l’emmener à l’hôpital parce que sinon…
Manon est si souvent malade à vomir comme ça des jours et des jours que ça lui était égal, à force. Mais maman n’était pas contente du tout, pareil que chaque fois. Sûrement que ça la dégoûte de tenir la bassine où Manon vomit tout le temps. Mais ça fait très mal de vomir et Manon trouve que maman n’est pas très gentille.
Heureusement Manon n’est pas allée à l’hôpital, quand même. Elle a guéri et le docteur Couperon lui a offert une valise de docteur avec des seringues et des ciseaux en plastique pour soigner sa poupée. Manon aime bien jouer au docteur mais pas au docteur de guerre. Peut-être que maman aurait préféré que le ventre de Manon devienne si creux que sinon elle meure. Comme ça elle ne se fatiguerait plus à monter et descendre la bassine pour le vomi.
Quand le docteur Couperon est venu tantôt parler du cinéma avec maman dans sa jolie robe et autour de son cou le collier rouge que papa lui a donné, Manon n’a pas bien écouté d’abord. Elle pensait justement à cette fois du sinon. C’était bizarre. On aurait dit que le docteur Couperon et maman ne parlaient pas du tout de l’heure des bonnes places pour les enfants. Manon avait l’impression qu’il y avait du sinon dans l’air.
– Sinon, disait justement maman, je pourrais venir quand…
Et puis elle s’est arrêtée pour dire que c’était l’heure de la sieste et qu’est-ce que Manon faisait encore là. C’est alors que Manon a dit d’un seul coup:
– Si je fais la sieste, je n’irai pas au cinéma avec le docteur Couperon.
Maman a ouvert la bouche et n’a rien dit, tellement elle était stupéfaite. Après, bien sûr, elle s’est mise en colère. Mais Manon a encore dit d’un seul coup plus fort qu’elle:
– Je n’irai jamais au cinéma avec le docteur Coupe-le-cou.
Maman ni le docteur Couperon n’ont rien dit du tout sur le moment. Ils regardaient Manon, tout surpris. Et Manon aussi était surprise. Parce que ce n’était pas vraiment comme si elle avait voulu le dire «Coupe-le-cou». Mais maintenant qu’elle l’avait dit pourtant, elle le pensait. Et elle commençait d’avoir peur. On aurait dit que ce n’était pas sa maman de d’habitude qui était là à côté du papa de Michèle de d’habitude. Et que sinon, cette fois, elle allait bien mourir. C’était terrible et pas du tout passionnant. Même la cuisine ne se ressemblait pas. Elle voyait tout comme si elle était déjà au cinéma. Un immense docteur Couperon qui lui coupait le cou en image. Ça lui faisait un collier rouge comme celui de maman, mais c’était plus rond et en sang. Et elle pensait qu’après, sous le Sporting, on allait trouver une grande bande de coton ensanglantée. Elle était sûre que c’était ça qui arrivait au cinéma après le mot FIN sur les bouches. Un docteur de guerre venait couper les cous des enfants. Alors elle s’est mise à crier très fort en suppliant maman:
– Non! Non! Je ne veux pas!
Mais maman n’a pas compris à quoi elle disait non, et elle lui a envoyé une gifle. Le docteur Couperon a saisi le bras de maman, en disant:
– Ce n’est rien. Laissez-la!. Mais maman était folle de colère. Et elle ne sentait pas l’odeur de la peur sur Manon, qui devait être très forte pourtant. Maman a dit:
– Demande pardon au docteur!
Alors Manon a piqué une vraie crise de peur.
– Arrête ta comédie et demande pardon, a dit maman.
– Mais non, disait le docteur Couperon, ce n’est pas grave. Je connais les enfants, voyons.
Oh oui! sûr, il les connaissait bien, les enfants, pour leur couper le cou. Maman était très bête de ne rien deviner du tout. Oui, très bête vraiment, ou très méchante sinon…
*
En bas dans la cuisine, madame Mille, monsieur Mille, Maud qui est revenue du restaurant et maman sont à table. Aujourd’hui papa n’est pas là, il est au ministère à Paris.
– Il ne devait pas rentrer ce soir, votre mari? demande justement madame Mille.
– Je ne l’attends pas avant la fin de la semaine, dit maman.
– Heureusement que vous avez Manon pour vous tenir compagnie, dit monsieur Mille.
– Tais-toi donc, le coupe sa femme, d’un ton bref.
– Manon! dit maman. Quel sale caractère a cette enfant! On dirait son père. Ils me fatiguent tellement tous les deux que parfois j’ai envie de les planter là.
– Puisque Manon ne vient pas, ose dire Maud d’une petite voix, je n’irai pas voir Blanche Neige non plus.
Sans qu’on sache pourquoi monsieur Mille se met à rire, un fou rire.
*
Là-haut, toujours enfermée dans sa chambre, privée de dîner, Manon pense. Peut-être que le docteur Couperon a coupé le cou de sa femme aussi. Peut-être que si papa a donné un collier autour du cou à maman c’est pour la protéger du bistouri du docteur Couperon. C’est lui, ce méchant docteur de guerre qui lui a appris le mot «bistouri», justement et que ça servait à couper dans la chair des gens. Mais il n’osera plus essayer de bistourer le cou du Manon, maintenant, peut-être. Dans la cuisine quand Manon faisait sa grosse crise de peur en tapant du pied et en criant «Coupe-le-cou», il avait l’air bien embêté, quand même. Et maman aussi. Maman était très en colère mais elle n’arrêtait pas de dire: «Francis, excusez-la» , «Francis, je suis désolée», «Francis…» Jamais maman n’avait appelé le docteur Couperon Francis jusque-là, même si c’est son vrai petit nom comme l’appelle mademoiselle Pinson qui a été sa sœur quand ses parents n’étaient pas encore morts sous la guerre. Alors, ça prouve bien que maman était bien embêtée. Et c’est bien fait, ça lui apprendra à faire la méchante.
Manon n’arrive pas à comprendre que maman soit aussi bête de ne pas avoir compris que le docteur Couperon est plus dangereux encore que les Amerloques et les bombes dans les trous. Il faudra que Manon dise à papa que paman est trop bête pour savoir veiller sur sa petite fille, comme il lui dit toujours. Peut-être qu’il le sait, d’ailleurs, papa. Il dit toujours qu’il n’aime pas les laisser seules sans lui paman et Manon. Peut-être qu’il sait que c’est dangereux. Parce que maman sinon…
Maman est très méchante d’avoir enfermée Manon dans la chambre à clé et sans souper encore. Peut-être que ça la fatigue aussi de donner à manger à Manon comme de monter et descendre les bassines. Peut-être que maman ne veut plus de Manon.
Ça fait pleurer de penser toutes ces choses qui font si mal et si peur et Manon aimerait bien que ça s’arrête de penser toujours dans sa tête. Elle voudrait bien aussi arrêter de pleurer et dormir sans bouger comme le lion jaune de la carpette. Peut-être aussi que ça pense des vilaines choses dans la tête de maman et que ça la fatigue plus que les bassines et le manger de Manon, peut-être.
Maman est très méchante et très bête, mais Manon l’aime plus encore que beaucoup. Très beaucoup, il faut pas dire, pour ne pas parler comme un bébé. Pourtant très beaucoup c’est bien juste comme ça que Manon aime sa méchante maman. Très beaucoup beaucoup, maman, très beaucoup.
Manon a posé sa joue trempée de larmes sur la figure du lion jaune et elle lui chuchote ses secrets lointains et si tristes encore que le lion se mouille de larmes aussi.
Des fois, Manon se demande si maman est sa vraie maman. Parce qu’une vraie maman ne laisserait pas sa petite fille enfermée dans l’enfer, et jamais elle ne voudrait l’envoyer au cinéma avec un docteur qui coupe les cous. Et puis maman a eu un autre enfant, et Manon n’a pas de frère pourtant.
Maman a eu un autre enfant avant, et elle l’aimait plus que Manon, ça se voit. Un petit garçon d’avant la guerre quand il y avait un beau casino à Royan et que maman dansait. Quand on habitait dans des vraies maisons, et qu’il n’y avait pas des pancartes avec des os en croix sur les barbelés. C’est pas la faute de Manon ce qui s’est passé. Pourtant quand elle voit Maman pleurer, ça lui fait très mal. Les grandes personnes normalement ne pleurent pas toutes seules, comme ça, assises toutes petites dans un grand fauteuil, avec rien à bercer dans les bras, que ce collier de grains blancs et ronds si petit, tout ce qui reste de son vieux bébé mort. Marion comprend et ça lui donne envie de pleurer aussi. Mais maman ne veut pas que Manon la console. Elle la repousse en disant: «Va-t-en!» C’est très méchant, quand même. Et c’est très bête aussi parce que Manon, elle, est vivante encore.
Dans la chambre il y a une grande photo de maman avec son enfant d’avant, sur la coiffeuse. D’un seul mouvement Manon se relève, court vers le meuble, prend la photo, veut la jeter contre le mur, mais c’est contre la fenêtre. Comme les volets sont fermés, des morceaux de vitre tombent sur le plancher, dans un très grand bruit, comme quand… Manon pense à la grand-mère Perrier et aux Lisettes de madame Mille et à beaucoup de choses encore. Au milieu des débris, la photo la regarde. Le cadre a tenu le choc parce qu’il est en fer sûrement, mais le verre est cassé, ça fait une grande entaille, quelque chose de terrible qui fait trembler Manon.
– Mauvaise! Méchante enfant! Monstre! Je te déteste!
Manon n’a pas entendu la porte s’ouvrir, maman est là, la main levée, la gifle va s’abattre sur elle. Et elle a peur, plus peur que jamais encore, une vraie terreur cette fois à cause des yeux de sa mère, des yeux terribles qui lui veulent du mal, elle ramasse la photo, la serre contre sa poitrine, comme pour se protéger.
– Arête, Maman! Pardon, Arrête! Fais pas tomber la guerre! C’est pas moi qui lui ai coupé son cou.
© Marie Citti: publié dans Nouvelles de Guernesey, Joseph Ouaknine, extrait de C'est bien mieux en famille, à paraître chez L'Harmattan.